Equiknocks et Pouvantail

À l’époque, je ne savais pas que je cherchais la mort. C’est-à-dire que je ne cherchais pas à mourir, mais à récolter les fruits de la mort, à rentrer dans le ventre des choses, la matrice de l’inconnu, et à naître à nouveau, séparé des anciennes distinctions et limitations, pour induire, par la seule force de la volonté, la transformation de soi.

Mais la transformation de soi est un processus graduel et laborieux, gagné aux dépens de la joie et de la peine, ou du moins c’est ce qu’il a été pour moi. Néanmoins, certains événements de pouvoir, ou de croissance, jaillissent du fond de ma vie. Ces événements marquent le moment où mon cœur sans repos a touché le cœur intemporel et transformateur de l’Univers. L’année que j’ai passée dans le désert a été remplie de nombreux événements de ce type

(Steven Foster)

 

C’est le printemps. Drôle de printemps. Il fait froid. On peut à peine dire «de nouveau», tellement l’hiver a été doux. Mais là il fait froid. Pour rappeler qu’il n’y a pas de printemps qui ne naisse de la dureté de l’hiver?

C’est le printemps. Alors j’ai commencé à m’occuper de mon jardin. Il y a avait là un épouvantail qui avait passé tout l’hiver dehors. Une amie qui avait veillé sur le potager pendant la canicule l’avait fabriqué avec sa fille. C’était un solide épouvantail, il a tenu tout l’hiver. Mais bien délavé quand même, alors je me suis dit qu’il était temps de le jeter.

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Pouvantail l’épouvantail. Je n’y ai repensé qu’après avoir rédigé le texte: celle qui l’a fait, avec sa maman, s’appelle… Lucie. Comme la lumière, mais dans l’épouvantail…

Pourtant je me suis ravisé. Et s’il n’était pas encore temps de se débarrasser de l’épouvantail? Ou disons, du moins, qu’il m’a semblé que par les temps d’épouvantail qui courent, il faut être prudent avec ça. Parce qu’à la fin des films d’horreur, quand on croit que tout est arrangé, un dernier plan nous montre que dans l’ombre, le monstre qu’on croyait avoir vaincu est toujours là.

C’est le printemps. Le temps d’une certaine urgence: la sève qui monte, les graines qui germent, l’impulsivité du désir, la vie qui enfle. Le temps qui brûle d’impatience, et qui brûle les bonshommes hiver, les épouvantails du passé. Cette année, le temps des service d’urgence dans les hôpitaux. Et des mesures d’urgence partout. Toute la vie soumise à l’urgence. Vite, vite, tout réorganiser. Se dépêcher, encore, même pour ralentir. Jusque dans la mise en place d’offres foisonnantes de propositions de télédéveloppement personnel. Il y a même des combinaisons d’atelier de retour à soi et d’optimisation du home office. Garder le rythme, rester efficace. La frénésie de rester zen.

C’est le printemps. J’avais prévu de retourner au Pérou, dans quelques jours, chez le maestro Juna Flores, à Mayantuyacu. Là-bas, il n’y a à peu près rien à faire. Et même, si on veut, on peut aller se confiner dans des «tambitos» dans la jungle. Peu de confort, et assurément pas de home office. Le rythme est celui du hamac qui se balance. En guise d’atelier introspectif, quand on arrive, le maestro vous soumet à une purge. Avec du tabac, ou du wankawi, selon les cas. De puissants vomitifs. Avant quoi que ce soit d’autre: prendre la purge, boire de l’eau, beaucoup, et vomir. Dans mon cas, la première fois, avec le wankawi, pendant des heures. Et en guise d’enseignement de développement personnel, les instructions laconiques de Felipe dans son hamac, fumant mapacho sur mapacho, s’occupant de temps en temps d’aller vider mon seau: «mas agua», «plus d’eau». Au moment où j’avais à peu près acquis la certitude que ça ne s’arrêterait plus jamais, que désormais ma vie, ce serait avoir la nausée et vomir (le mal de mer peut produire la même certitude: au début, on a peur de mourir, puis on a peur de ne pas mourir), Maria-Angela passe et me demande comment ça va. «…» – agenouillé devant mon seau, je lève juste la tête. «Va pasar», répond-elle, équanime. Et elle s’en va. C’est tout. Equanime: pas d’expression de compassion, pas de consolation, ni d’encouragement, ni de conseil. Ça va aller. Mais en attendant, vomis.

C’est le printemps. «Va pasar». Mais ne te précipite pas pour chasser l’hiver, l’obscurité – parce que tu vois, il fait encore froid, et la bise siffle. Ne regarde pas «Qu’est-ce que le bonheur?» en boucle et avec le volume à fond, ne chante pas des mantras de lumière tellement fort que tu n’entendrais plus l’épouvantail qui frappe à la porte, comme la statue du Commandeur chez Don Juan. C’est tout au plus le moment de chanter des icaros, les chants de guérison des cérémonies amazoniennes. Mais je ne suis même pas sûr que nous en soyons là. Dans la «maloka», après que tout le monde ait pris la «médecine», qui sera aussi une purge, il y a d’abord un long moment de silence, dans la nuit noire. Pour être sûr que chacun puisse entendre ce qui frappe à la porte – et tord les intestins. Et alors seulement, le curandero commence à chanter  et à soigner. Et son chant te fait traverser des moments où tu as le sentiment, parfois jusqu’à une certaine panique, d’être chahuté dans une sorte de machine folle dans le noir total. Et après, tu ne te souviens même plus. Mais, si tu ne t’es pas soustrait au processus, c’est une machine à laver. Et c’est la lumière.

Mais seulement après. Après avoir rendu, éventuellement dans ton seau, tout ce que tu savais, et que tu ne sais vraiment plus ce qu’il peut y avoir «après». Après avoir abandonné tous les concepts d’avant qui te permettaient de penser l’après, toutes les anciennes représentations avec lesquelles tu imaginais du nouveau. Là, de l’autre côté (mais tu ne sais même pas de quoi), c’est la possibilité de l’événement, inouï, impensable avant, inimaginable de là d’où tu viens. Tout rendre – «surrender», le dernier mot, paraît-il, d’Henry Miller sur son lit de mort -, sans savoir ce qui vient, sans projeter ce qui vient, sans faire de plans pour la nouvelle maison, sans s’assurer d’avoir les bons outils.

C’est le printemps. Mais peut-être qu’il y a mieux à faire avec les épouvantails que les jeter, en chantant «même pas peur!» – comme un enfant qui chante dans la nuit, sidéré en fait par ce qu’il croit conjurer. Il n’y aura pas de nouveau si tu ne te laisses pas traverser par cette peur, par la nuit. Ce n’est pas toi qui traverses l’obscurité, ce serait trop facile, équipé comme tu l’es de ta lampe frontale, ou même seulement de l’écran de ton téléphone. C’est la nuit qui te traverse, et passe à travers toi, et c’est bien plus effrayant. Elle n’a pas de lampes à t’offrir, ni de torches, mais des fantômes et des dragons au fond de la caverne. Ou un épouvantail à ta porte.

Mais on peut se tenir courageusement jusqu’au cœur de la peur. Là où on ne sait plus – ou plus rien en tient. Ne pas avoir peur d’avoir peur. Et ouvrir la porte tout grand quand même.

Ne pas se dépêcher d’invoquer la lumière, quand les vieilles lampes électriques n’ont même encore pas fini de s’éteindre. Ne pas allumer trop vite nos appareils de secours, ni même nos bougies, qui font disparaître l’obscurité. Prendre le temps de regarder la nuit. Jusqu’au bout – si tu allumes la lampe, ce sera comme avec la vache du koan: «Une vache passe par une fenêtre. Sa tête, ses cornes et ses pattes passent aisément, seule la queue ne passe pas. Pourquoi ?» «Don’t touch», n’essaie pas de manipuler, de répéter, encore et encore ce que tu as toujours fait – à savoir, justement, «faire» et «savoir». Laisse la nuit tranquillement devenir jour. Bien plus encore: laisse-la t’offrir sa vision. Pas ce que tu crois savoir de ce qu’il te faut pour la suite. La vision qui t’attend, et que toi tu n’attends pas. Là où tu ne te reconnaîtras plus – et où pourtant tu te reconnaîtras enfin complètement. T’asseoir là où on ne sait plus – mais on verra bien. Parce que c’est la patience de la nuit qui clarifie ta vision. Et alors tu verras – et bien.

C’est le printemps. Le moment du commencement. L’arcane premier du tarot: le bateleur, le magicien – le «thaumaturge», le faiseur de miracles. Le moment du thauma (tout près du trauma…), d’où serait née la philosophie, selon les Grecs: l’étonnement, qui est à la fois crainte et anxiété, mais aussi émerveillement.

C’est le printemps. Pourquoi jeter l’épouvantail? Pourquoi pas plutôt: «Toi aussi, sois le bienvenu»? Le printemps n’est-il pas assez vaste, assez neuf, pour que tout soit bienvenu? Pour qu’on puisse accueillir aussi les démons et les dragons, et leur accorder notre attention? Pour qu’eux aussi puissent raconter leur histoire dans le cercle. Être entendus, et reconnus. Qui sait s’ils n’ont pas aussi des cadeaux, si on ne les chasse pas trop vite? Si on laisse la peur révéler l’émerveillement qu’elle abrite dans les plis de son manteau noir.

C’est le printemps. L’étonnement du grand mystère. L’épouvantail a traversé l’hiver, et frappe à la porte. Peut-être qu’on ferait bien de lui ouvrir.

Et si on laisse la porte ouverte, assez longtemps, en silence, juste en écoutant, sans sauter sur le promis en esquivant l’incertain de la promesse, alors peut-être, le moment venu, ce sera l’équinoxe – knock, knockin’  on heaven’s door.

La citation en exergue est empruntée à Carine, qui m’a permis d’entrer dans le «travail» de Steven Foster et Meredith Little, autour des rites de passage – travail qu’elle transmet avec sincérité, générosité, force et amour. Les lignes qui précèdent sont imprégnées de tout cela, et en particulier d’un récent stage sur «les richesses de l’ombre», avec Line. Elles sont donc aussi un témoignage d’amitié.

Et de gratitude pour avoir fait entrer la «roue de médecine» et les «quêtes de vision» dans mon univers, où elles sont allé rejoindre Nietzsche et quelques philosophes, Thoreau, quelques romanciers de l’Ouest américain, quelques poètes, quelques maîtres chan ou d’autres traditions, des ami.e.s, la navigation à la voile, les bivouacs solitaires dans les bois, Julieta au Mexique et Juan Flores au Pérou, la réalité non-ordinaire, les états de conscience modifiés, Milton Erickson, les plantes enthéogènes – entre autres…

«Tous dedans!» – ou: ça (suf)fuit!

Il y a quatre ans jour pour jour, je postais le dernier article, intitulé «Tous dehors!», de ce blog qui m’avait accompagné lors de mon année sabbatique-initiatique. Même si un confinement est en quelque sorte aux antipodes, du moins apparemment, d’un voyage, les circonstances que nous traversons ont indéniablement une puissante portée initiatique. C’est pourquoi j’ouvre de nouveau ce journal. Peut-être d’abord pour moi-même. Comme un espace pour m’arrêter. Ecouter. Avoir une conversation avec l’ombre – sinon, où est l’initiation? Mais aussi partager. Dire. Parce qu’il n’y a pas non plus d’initiation si l’histoire ne peut pas être racontée. Et entendue – par qui que ce soit, humain ou non-humain. Quand tu racontes, tu ne sais pas forcément qui écoute.

L’exergue de ce blog n’a besoin d’aucune modification pour le temps présent:

Sur des lignes de fuite,

il ne peut plus y avoir qu’une chose,

l’expérimentation-vie.

On ne sait jamais d’avance,

parce qu’on n’a pas plus d’avenir que de passé.

(Deleuze)

N’en sommes-nous pas, plus que jamais, toujours dans cet ailleurs-là? Ligne de fuite désigne moins que jamais une tentation de s’enfuir. C’est notre monde, la civilisation, qui fuit, comme un vieux tuyau percé, et ces fuites tracent des lignes qui dessinent un avenir indiscernable qui n’est pas le prolongement du passé (parce que ça suffit!). Nous sommes là où on ne sait pas. «Erehwon», nowhere, now here.

Comme je le disais, ici ou là dans ce blog: «Il s’agit de se tenir là où rien ne tient». Nous ne «sommes» en réalité jamais ailleurs. Simplement, l’illusion est de moins en moins possible, désormais.

Le dernier post s’intitulait donc «Tous dehors!». Il faut certes aujourd’hui inverser le titre, et transposer le contexte (il s’agissait alors des migrants, et l’actualité disait que «Les conseillers fédéraux Guy Parmelin et Ueli Maurer [note 2020: on ne change pas une équipe qui gagne…] sont sur le point de présenter un plan d’urgence [on ne change pas non plus une tactique gagnante…] en cas d’afflux massif de migrants.» Mais pour le reste, il était presque prophétique:

Mais ensuite, au train où vont les choses, je crains que le dispositif projeté par « Guyli » (ça chatouille, mais ça fait pas rire…) Parmelaurer servira bientôt à ne plus nous laisser sortir!! Pour notre bien, d’ailleurs: c’est tellement dangereux, là-dehors, avec tous ces migrants terroristes et ces moustiques à Zika…

Et le plan d’urgence que propose le dernier paragraphe est lui aussi toujours valable – voire plus que jamais:

Il est urgent de libérer un efflux massif de grand dehors et de nous débarrasser du fantasme nauséabond de l’intériorité étriquée (ou de la sécurité matraquée…)! Devenir migrants, toutes et tous, renverser les barbelés en nous, et déchirer les accords de Dublin conclus avec « nous-mêmes ». Afflux massif de joie à nos frontières. Lignes de fuite. Déterritorialisation.

Let’s get to work!

(J’emprunte le mot d’ordre à Derrick Jensen – en quatre ans, le domaine des références s’est enrichi! [derniers mots du commentaire de la vidéo, absents dans la traduction retranscrite ici] )

Epilogue

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Ligne de fuite, le livre!! (Disponible auprès de l’auteur: contact@guidoalb.ch)

 

Durant le séjour au Pérou, j’étais peu connecté. J’ai donc peu écrit sur cette « ligne de fuite ». Et de toute façon, j’en avais assez peu envie.

Je tenais par contre un carnet de route, abondamment fourni. Mais ce carnet, je l’ai perdu pendant l’escale de mon voyage de retour… Et sans doute est-ce très bien ainsi. Il en va sûrement de cette façon de vouloir conserver des traces comme de cette image qu’on trouve dans le bouddhisme à propos de la méditation (mais qui se retrouve également dans d’autres traditions): une fois le fleuve traversé, le radeau qui nous a porté doit être tranquillement abandonné. Il n’est plus utile, et devient même encombrant. On est bien sûr très attaché à ce radeau: on a mis beaucoup de soin à le confectionner, il fallait qu’il soit fiable, pour assurer la traversée, et on lui doit d’être arrivé sain et sauf de l’autre côté. On y tient, on veut continuer à s’y tenir – alors même qu’il nous a lui-même mené là où il n’y a plus besoin de lui. Là où on est capable de se tenir sans continuer d’être porté.

Une ligne de fuite ne se définit pas tant par les traces qu’elle laisse que par les espaces qu’elle ouvre… Les traces indiquent un chemin parcouru, pas une route à suivre. Elles permettent tout au plus de savoir où se trouve maintenant celui qui a marché sur ce chemin.

Et si elles sont quelque chose comme un radeau désormais abandonné, peut-être que d’autres voyageurs pourront y dérober quelques éléments utiles pour la confection de leur propre radeau…

Pour aller sur l’océan de « l’expérimentation-vie ».

Quant à moi, l’expérience ouverte ici se poursuit ailleurs – mais c’est la même: « libérer la vie ».

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La Forclaz VD, mai 2016

 

Tous dehors!

  
Sans doute me laissera-t-on encore juste rentrer, dans quelques jours?

Mais ensuite, au train où vont les choses, je crains que le dispositif projeté par « Guyli » (ça chatouille, mais ça fait pas rire…) Parmelaurer servira bientôt à ne plus nous laisser sortir!! Pour notre bien, d’ailleurs: c’est tellement dangereux, là-dehors, avec tous ces migrants terroristes et ces moustiques à Zika…

Il est urgent de libérer un efflux massif de grand dehors et de nous débarrasser du fantasme nauséabond de l’intériorité étriquée (ou de la sécurité matraquée…)! Devenir migrants, toutes et tous, renverser les barbelés en nous, et déchirer les accords de Dublin conclus avec « nous-mêmes ». Afflux massif de joie à nos frontières. Lignes de fuite. Déterritorialisation.

Viva la… vida!

  

Un cimetière, dans un champ, au-dessus de Huaraz, juste en contrebas des restes de ce qui avait sans doute été un tombeau de l’époque Wari, il y a bien plus de mille ans.

Il y avait une fête: une petite fanfare qui enchaînait, sans s’arrêter, des airs joyeusement rythmés, des gens assis dans l’herbe, qui mangeaient et conversaient, en se servant dans d’énormes marmites qu’ils avaient amenées, des enfants qui jouaient et couraient entre les tombes. On m’a dit que c’était pour fêter l’anniversaire du décès de quelqu’un, que c’est la coutume ici. Ça m’a paru être une image colorée et tellement humaine de la vie qui continue, toujours, à travers toutes nos fragilités, et qui ne demande qu’à se laisser célébrer…

Ca-Inca-ha: autobus impérial 

De Trujillo à Huaraz, dans les Andes, du bord de la mer à l’altiplano, par un col à environ 4000 m., en huit heures, tout à l’avant du bus, au deuxième étage, derrière la vitre… Fragments en images